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Château-Gaillard : la forteresse de Richard Cœur de Lion qui change l'histoire
Histoire

Château-Gaillard : la forteresse de Richard Cœur de Lion qui change l'histoire

10 juin 20265 min de lectureChateauxplorer

Château-Gaillard : la forteresse d'un roi, le tombeau d'un empire En cette fin du XIIe siècle, la France n'existe pas encore tout à fait.

Château-Gaillard : la forteresse d'un roi, le tombeau d'un empire

En cette fin du XIIe siècle, la France n'existe pas encore tout à fait. Deux dynasties se disputent le contrôle de l'Occident chrétien. D'un côté, les Capétiens, rois de France, dont le domaine réel ne dépasse guère l'Île-de-France et quelques territoires épars. De l'autre, les Plantagenêts, rois d'Angleterre mais aussi ducs de Normandie, comtes d'Anjou et ducs d'Aquitaine, maîtres d'un empire continental qui s'étend de l'Écosse aux Pyrénées. Entre ces deux puissances, la Normandie occupe une place à part. Riche, peuplée, stratégiquement située, elle constitue le verrou qui ouvre ou ferme la route de Paris. Celui qui tient la Normandie tient la clé du royaume de France. Et celui qui tient la Seine tient la Normandie.

C'est dans ce contexte de rivalité acharnée que Richard Cœur de Lion entre en scène. Roi d'Angleterre depuis 1189, duc de Normandie par héritage paternel, il est aussi l'un des plus grands guerriers de son temps. Parti en croisade, il a pris Acre, affronté Saladin, forgé sa légende sous le soleil de Terre sainte. Mais le retour fut amer. Capturé en 1192 par le duc d'Autriche, livré à l'empereur germanique Henri VI, il demeura captif près de deux ans tandis que son frère Jean sans Terre et le roi de France Philippe Auguste se partageaient ses possessions. Libéré en 1194 contre une rançon colossale, Richard retrouva un empire fragilisé. Philippe Auguste avait grignoté le Vexin normand, s'approchant dangereusement de Rouen, la capitale ducale. Il fallait réagir, et vite.

Richard choisit un site extraordinaire : une falaise de craie blanche surplombant la Seine d'une centaine de mètres, au-dessus du village du Petit-Andely. De ce promontoire, on commande un immense méandre du fleuve. Aucune flotte, aucune armée ne peut remonter vers Rouen sans passer sous le regard de la forteresse. C'est là que le roi-guerrier décida de bâtir ce qu'il voulait être la plus formidable place forte de toute la chrétienté. Il l'appela Château-Gaillard — le château « gaillard », le château effronté, le château qui ose.

La construction, lancée en 1196, fut achevée en à peine deux ans, un délai stupéfiant pour l'époque. Richard y engloutit des sommes considérables — peut-être plus de onze mille livres angevines — et mobilisa environ mille cinq cents ouvriers, maçons, charpentiers, carriers, terrassiers, travaillant sans relâche. Le roi supervisa lui-même les travaux, puisant dans l'expérience acquise en Orient. Il avait observé les fortifications des croisés et celles de leurs adversaires. Il en tira des leçons que l'Occident n'avait pas encore assimilées. Château-Gaillard fut une œuvre d'avant-garde militaire : trois enceintes concentriques obligeant l'assaillant à forcer successivement plusieurs lignes de défense ; un donjon circulaire aux murs épais de plus de trois mètres, éperonné d'un côté pour dévier les projectiles ; des mâchicoulis précoces, ces ouvertures en surplomb permettant de jeter pierres et liquides brûlants sur les attaquants, encore rares dans l'architecture européenne de ce temps ; un bastion avancé en forme de triangle, protégeant l'accès principal. L'ensemble, intégré au relief naturel de la falaise, formait un dispositif redoutable. La légende rapporte que Richard, contemplant sa forteresse achevée, se serait écrié : « Comme elle est belle, ma fille d'un an ! » Il voyait en elle le symbole de sa puissance retrouvée, le verrou inexpugnable de la Seine normande.

Mais le destin ne laissa pas à Richard le temps de jouir de son chef-d'œuvre. En mars 1199, devant le château de Châlus-Chabrol, en Limousin, un carreau d'arbalète l'atteignit à l'épaule. La blessure s'infecta. Le 6 avril, Richard Cœur de Lion mourut. Il avait quarante et un ans. Son frère Jean sans Terre lui succéda, mais il n'avait ni le génie militaire ni le charisme de Richard. L'empire Plantagenêt, privé de son pilier, commença à vaciller.

Philippe Auguste le savait. Patient et méthodique, il attendit son heure. Elle vint en 1203. Le roi de France mit le siège devant Château-Gaillard à l'automne. La garnison anglaise, commandée par Roger de Lacy, résista avec acharnement. L'hiver fut terrible. La famine s'installa. Philippe Auguste, impitoyable, refusa de laisser sortir les bouches inutiles — des civils, femmes, enfants, vieillards — qui restèrent piégés entre les murs et les lignes françaises, mourant de faim et de froid dans le fossé. Au printemps 1204, les Français percèrent les défenses par une combinaison de ruse et de ténacité. Des soldats découvrirent une ouverture : le conduit des latrines de la chapelle, donnant sur le fossé. Quelques hommes s'y hissèrent, pénétrèrent dans l'enceinte intermédiaire et ouvrirent les portes. L'assaut final emporta le donjon. Château-Gaillard, la forteresse réputée imprenable, était tombée.

Les conséquences furent immenses. En quelques mois, toute la Normandie bascula dans le giron capétien. Rouen ouvrit ses portes en juin 1204. L'empire continental des Plantagenêts s'effondra. La Normandie, anglaise depuis Guillaume le Conquérant, redevint française pour ne plus jamais changer de main. Philippe Auguste transforma cette conquête en fondation : la monarchie capétienne devenait une véritable puissance territoriale.

Aujourd'hui, les ruines de Château-Gaillard se dressent toujours sur leur falaise de craie, dominant la boucle de la Seine et la petite ville des Andelys. Le donjon éventré, les pans de muraille rongés par huit siècles d'intempéries, les fossés envahis par la végétation composent une silhouette que l'on reconnaît de loin, emblématique de la vallée. Le panorama, depuis le sommet, demeure exceptionnel : la Seine, les méandres, les coteaux verdoyants de l'Eure. On comprend, en se tenant là-haut, pourquoi Richard choisit cet endroit. On mesure aussi la fragilité de toute puissance humaine. La plus belle fille d'un roi n'a pas survécu à la mort de son père.