Piscine municipale - établissement de bains-douches
Joyau Art Déco de Bègles, cette piscine-bains-douches de 1932 conjugue béton armé, céramiques Castiaux et sculptures de Vignal dans un édifice social unique, témoin lumineux de l'engagement municipal des années trente.
Histoire
Au cœur de Bègles, commune ouvrière de la banlieue bordelaise, se dresse un édifice qui réconcilie utilité sociale et ambition artistique : la piscine municipale et ses bains-douches, inaugurés en décembre 1932. Inscrite aux Monuments Historiques depuis 1991, cette construction incarne avec élégance l'idéal hygiéniste et progressiste qui animait les municipalités de gauche dans l'entre-deux-guerres, convainquant qu'accès à l'eau propre et beauté architecturale étaient droits inaliénables pour les classes populaires. Ce qui distingue d'emblée l'édifice, c'est la cohérence de son programme décoratif : les céramiques colorées réalisées par la société Castiaux frères revêtent les espaces intérieurs d'un éclat soigneusement orchestré, tandis que les sculptures signées Vignal confèrent aux volumes leur dignité monumentale. La maison Bime, chargée des peintures et vitreries, parachevait un ensemble d'une homogénéité rare, où chaque artisan participait à une œuvre collective pensée de bout en bout. L'expérience de visite reste saisissante malgré les aléas du temps. Les bains-douches, toujours en activité, permettent d'appréhender in vivo la fonction originelle du lieu : ces cabines où des générations de Béglais venaient se laver, faute de salle de bains à domicile, sont autant de témoins poignants d'une vie quotidienne aujourd'hui révolue. Si la verrière et le buffet d'eau Art Déco ont malheureusement disparu, l'essentiel du parti architectural demeure lisible. Le cadre urbain de Bègles, ville longtemps marquée par les abattoirs et les usines, renforce la valeur symbolique du monument : construire ici un bâtiment soigné, orné, presque luxueux pour les usages les plus prosaïques, était un acte politique autant qu'esthétique. La piscine couverte et son annexe de bains-douches forment un ensemble fonctionnel pensé comme un service public digne, à une époque où l'hygiène demeurait une conquête sociale à part entière.
Architecture
La piscine de Bègles s'inscrit pleinement dans le courant Art Déco appliqué à l'architecture publique, tel qu'il s'épanouit en France dans les années 1925-1935. Blanchard opte pour le béton armé, matériau de prédilection de la modernité fonctionnaliste, qu'il revêt d'un programme décoratif soigné pour en atténuer l'austérité. Le plan articule trois volumes distincts — piscine couverte, bains-douches, vestibule commun — dans une composition lisible et hiérarchisée, où la clarté fonctionnelle prime sans jamais sacrifier l'ambition esthétique. Les façades témoignent de ce souci d'équilibre entre rigueur constructive et ornement maîtrisé, caractéristique du style municipal des Trente Glorieuses naissantes. À l'intérieur, les céramiques polychromes de la maison Castiaux frères constituent l'élément décoratif dominant : leurs motifs géométrisants, typiques du vocabulaire Art Déco, animent les parois des bassins et cabines d'une énergie chromatique qui compense la dureté du béton. Les sculptures de Vignal introduisent quant à elles une présence figurative, sans doute en rapport avec les thèmes aquatiques ou sportifs chers à l'iconographie hygiéniste de l'époque. La verrière disparue constituait originellement l'élément architectural le plus spectaculaire : couvrant la halle de natation d'une lumière naturelle zénithale, elle conférait à l'espace baigneur une atmosphère presque sacrée, commune aux grandes piscines publiques de l'entre-deux-guerres européen. Sa disparition, comme celle du buffet d'eau Art Déco, prive l'ensemble d'une partie de sa magie originelle, mais les bains-douches conservent suffisamment d'authenticité pour permettre de saisir l'intention première de Blanchard : faire du soin du corps un moment digne et beau.


