Au cœur de Roscoff, ces deux maisons de marchand-armateur révèlent quatre siècles d'histoire bretonne : façades léonardes du XVIe siècle et intérieurs bourgeois du XVIIIe siècle, témoins d'une prospérité maritime exceptionnelle.
Au 16 et 18 de la rue Albert-de-Mun, en plein cœur du vieux Roscoff, se dressent deux maisons indissociables dont l'histoire commune trahit la fortune et l'ambition d'une grande famille de marchands-armateurs léonards. Inscrites aux Monuments Historiques en 1997, elles illustrent avec une rare précision l'évolution de l'habitat bourgeois breton entre la fin de la Renaissance et le siècle des Lumières, dans une ville alors tournée vers le grand commerce maritime et les échanges avec l'Angleterre et les Pays-Bas. La maison la plus ancienne, le Ty-Coz (« vieille maison » en breton), remonte au dernier quart du XVIe siècle. Sa sobriété calculée — un étage carré, deux grandes pièces superposées avec leurs cheminées aux pignons — trahit une vocation d'abord commerciale, propre aux demeures de négoce de l'époque. Les murs de granite du Léon lui confèrent cette austérité élégante caractéristique de l'architecture roscovite, si différente de la profusion décorative des hôtels de la côte méridionale. En 1749, la construction d'une maison adjacente transforme radicalement l'ensemble : l'adjonction ne se contente pas d'agrandir la surface habitable, elle métamorphose la demeure en véritable résidence bourgeoise, dotée de boiseries, de pièces de réception et d'une distribution intérieure soignée. Ce raffinement témoigne de l'ascension sociale d'une lignée familiale qui, en l'espace de deux générations, est passée du négoce actif à la rente et à l'art de vivre. L'intérieur révèle au visiteur attentif plusieurs strates temporelles : les cloisons de boiseries du XVIIIe siècle dialoguent avec la structure massive du bâti Renaissance, tandis que la tour d'escalier reste le pivot de toute la distribution verticale. La séparation de l'ensemble en deux entités distinctes en 1909 a certes morcelé l'unité originelle, mais a paradoxalement préservé chacune des deux maisons dans une relative authenticité architecturale. Roscoff, cité corsaire et port de santé réputé, offre à ces maisons un cadre exceptionnel : à quelques pas de l'église Notre-Dame de Croas-Batz et du port, elles s'inscrivent dans un tissu urbain du XVIe au XVIIIe siècle d'une cohérence remarquable, classé parmi les plus beaux ensembles architecturaux de Bretagne.
L'architecture de ces deux maisons illustre parfaitement la tradition constructive léonarde, fondée sur l'emploi du granite bleuté extrait des carrières de la région de Roscoff. La maison du XVIe siècle présente un parti architectural sobre et fonctionnel : un corps de logis à un étage carré coiffé d'une toiture à deux pans, percé de fenêtres à meneaux caractéristiques de la Renaissance bretonne tardive. Les murs-pignons, massifs et aveugles, portent les cheminées intérieures, solution technique répandue dans les maisons de commerce de la fin du XVIe siècle. La tour d'escalier, élément structurant de l'ensemble, assure seule la communication verticale entre les niveaux, selon un dispositif hérité de l'architecture médiévale. La maison de 1749 adopte un vocabulaire plus classique, en accord avec les goûts architecturaux du milieu du XVIIIe siècle : les ouvertures sont plus régulières, les proportions plus équilibrées, et la façade sur rue témoigne d'une recherche de symétrie et de représentation sociale absente de la construction plus ancienne. L'ensemble forme aujourd'hui une façade continue sur la rue Albert-de-Mun, où la juxtaposition des deux styles — Renaissance finissante et classicisme provincial — constitue en elle-même un document architectural d'une grande lisibilité. À l'intérieur, les boiseries du XVIIIe siècle — cloisons de salon, lambris de salle à manger, couloir de distribution — constituent l'un des éléments décoratifs les plus précieux de l'ensemble. Elles témoignent du raffinement atteint par les artisans menuisiers bretons sous l'influence des modèles parisiens diffusés par les traités d'architecture, et confèrent à ces pièces une atmosphère d'élégance discrète caractéristique de la bourgeoisie provinciale éclairée du règne de Louis XV.
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