Maison dite Maison Frugès
Joyau de l'Art déco bordelais, la Maison Frugès dissimule derrière sa façade du XIXe siècle un intérieur foisonnant signé Edgar Brandt, Daum et les plus grands artisans du début du XXe siècle.
Histoire
Au cœur de Bordeaux, la Maison Frugès se présente comme l'un des témoignages les plus fascinants de la rencontre entre fortune industrielle et mécénat artistique dans la France de l'entre-deux-guerres. Derrière une enveloppe extérieure revisitée selon un goût résolument éclectique et orientalisant, se déploie un intérieur d'exception, véritable cabinet de curiosités moderniste où chaque surface, chaque luminaire et chaque ferronnerie raconte une ambition esthétique totale. Ce qui distingue ce monument des hôtels particuliers bordelais du même acabit, c'est précisément cette cohérence du projet global : Henry Frugès ne souhaitait pas simplement décorer une demeure, il entendait constituer un musée vivant des arts décoratifs et des techniques de son époque. Cette vision encyclopédique se traduit par une accumulation raisonnée de chefs-d'œuvre artisanaux, depuis les mosaïques somptueuses de la salle de bains jusqu'aux ferronneries de prestige signées Edgar Brandt, en passant par les lustres en verre soufflé des frères Daum. La visite plonge le visiteur dans l'atmosphère feutrée d'un intérieur bourgeois saisi dans son élan créateur. Les espaces se succèdent comme autant de tableaux : ici, une frise sculptée évoque les grands courants de l'art nouveau finissant ; là, un masque monumental rappelle que G. Schnegg, sculpteur reconnu, a lui aussi contribué à ce projet collectif. La lumière, filtrée par les verreries Daum, baigne chaque pièce d'une tonalité dorée et intime. Le cadre architectural, à mi-chemin entre le Second Empire et les premières audaces du modernisme, confère à l'ensemble une tension créatrice singulière. On est ici dans un espace de transition, à l'exact moment où la bourgeoisie française, enrichie par l'industrie, cherche à définir une esthétique qui lui soit propre, ni vraiment académique ni encore pleinement avant-gardiste. La Maison Frugès incarne cette hésitation magnifique avec une élégance rare.
Architecture
L'architecture de la Maison Frugès résulte de la superposition de deux couches temporelles distinctes : l'enveloppe initiale de 1878, relevant du style éclectique propre à la bourgeoisie du Second Empire, et la refonte profonde entreprise entre 1913 et 1927 par Pierre Ferret et Lucien Cazieux. L'extérieur trahit cette double nature, avec une ornementation orientalisante qui tranche avec la rigueur de la volumétrie d'origine. Des éléments décoratifs aux références exotiques — motifs géométriques, frises stylisées, traitement singulier des ouvertures — confèrent à la façade un caractère résolument singulier dans le contexte bordelais. L'intérieur constitue le véritable chef-d'œuvre de l'ensemble. Chaque espace a été pensé comme une entité décorative autonome, tout en participant à une unité stylistique globale. Les ferronneries d'Edgar Brandt, en fer forgé et laiton, habillent rampes, grilles et huisseries avec une maîtrise technique et une élégance formelle caractéristiques de l'Art déco naissant. Les luminaires Daum diffusent une lumière chaude et colorée, à la manière des vitraux médiévaux revisités par la modernité industrielle. La salle de bains, entièrement revêtue de mosaïques polychromes réalisées par Gentil et Bourdet, représente l'apogée de cette ambition décorative : le carrelage émaillé y forme des compositions géométriques d'une précision et d'une richesse chromatique exceptionnelles. Les matériaux mobilisés reflètent le goût de l'époque pour les techniques artisanales de haut niveau : pierre de taille en façade, verre soufflé, fer forgé, faïence émaillée, stuc et enduits travaillés à l'intérieur. L'ensemble témoigne d'une conception de l'architecture comme œuvre d'art totale, héritée de l'Art nouveau et préfigurant les grandes réalisations de l'Art déco des années 1920-1930.


