Grand magasin des anciens "Etablissements Aubrun"
Joyau Art Déco du cœur de Bourges, cet ancien grand magasin édifié en 1928-1929 cache sous ses façades géométriques un hall vertigineux à escalier suspendu en béton armé et des poutres médiévales peintes du XVIe siècle.
Histoire
Au cœur de Bourges, à deux pas de la cathédrale Saint-Étienne, les anciens Établissements Aubrun incarnent une page méconnue mais saisissante de l'histoire du commerce français. Bâtis entre 1928 et 1929 sur l'emplacement d'un îlot urbain entièrement rasé, ils témoignent de l'ambition moderniste qui traversa les villes de province dans l'entre-deux-guerres, offrant à une clientèle bourgeoise un temple de la consommation à l'élégance résolument Art Déco. Ce qui rend ce monument véritablement singulier, c'est la superposition de deux époques radicalement distinctes que recèle le bâtiment. Sous les frises géométriques en staff et les courbes fonctionnelles du béton armé, survivent des traces d'un hôtel particulier du début du XVIe siècle : deux poutres peintes encore visibles au premier étage, rescapées de la tourelle d'escalier de l'ancien hôtel Lemaire-Doullé, décorées d'animaux fantastiques et de scènes de chasse d'une remarquable fraîcheur de ton. Ce dialogue silencieux entre la Renaissance et le modernisme constitue l'une des curiosités les plus inattendues du patrimoine berruyer. L'espace intérieur, même partiellement remanié au fil des décennies, garde l'empreinte du projet original de l'architecte Sylvère Laville : un hall central organisé autour d'un escalier suspendu en béton armé à double évolution symétrique, dont la légèreté structurelle surprend encore aujourd'hui. Les galeries circulaires qui ceinturent chaque niveau, les balcons en encorbellement aux angles et les poteaux octogonaux rythmant l'espace témoignent d'un savoir-faire constructif au diapason des grandes réalisations parisiennes de l'époque. Visiter les anciens Établissements Aubrun, c'est aussi arpenter un fragment vivant de l'urbanisme berruyer : l'édifice s'inscrit dans un tissu de rues commerçantes où le passé médiéval affleure à chaque façade. Pour l'amateur d'architecture, le photographe ou l'historien du commerce, ce bâtiment protégé au titre des Monuments Historiques depuis 2005 offre une expérience de superposition temporelle rare, loin des circuits touristiques balisés.
Architecture
Conçu par l'architecte Sylvère Laville et édifié entre 1928 et 1929, le grand magasin Aubrun s'inscrit pleinement dans le courant Art Déco qui marque l'architecture commerciale française de l'entre-deux-guerres. La façade, rythmée par des lignes horizontales et verticales, des motifs géométriques et un traitement sobre mais affirmé des pleins et des vides, exprime la modernité sans ostentation, adaptée à une ville de province cultivée. La composition verticale — rez-de-chaussée commercial largement vitré, deux étages, comble et dôme sur terrasse — confère à l'édifice une présence urbaine notable sans pour autant rompre l'échelle du tissu berruyer environnant. L'intérieur révèle la sophistication du projet originel : un hall central, initialement couronné d'un plafond vitré formant puits de lumière, était structuré par huit poteaux par niveau supportant une poutre-ceinture octogonale. Quatre balcons en encorbellement aux angles animaient l'espace en hauteur. L'ensemble était revêtu de plâtre et de frises décoratives géométriques en staff, appliquées en relief selon une technique classique mais finement maîtrisée. Pièce maîtresse du dispositif, l'escalier suspendu en béton armé à double évolution symétrique depuis un palier de repos central démontrait une virtuosité structurelle qui fait l'admiration des spécialistes. Chaque niveau formait une galerie circulaire, permettant une déambulation fluide autour du vide central. Survivance exceptionnelle au sein de cet ensemble moderne, deux poutres peintes du XVIe siècle demeurent visibles au premier étage, témoignant du soin apporté lors de la construction à la préservation partielle des vestiges de l'hôtel Lemaire-Doullé. Ce palimpseste architectural — Renaissance enchâssée dans le béton Art Déco — constitue la signature patrimoniale la plus précieuse du bâtiment, lui conférant une profondeur historique rare pour un édifice commercial.


