Fontaine Amédée-Larrieu
Au cœur de Bordeaux, la fontaine Amédée-Larrieu déploie un bestiaire maritime et viticole d'une richesse sculpturale exceptionnelle, œuvre du ciseau de Raoul Verlet inaugurée en 1902.
Histoire
Nichée dans le quartier des Chartrons, ce groupe monumental de trois fontaines constitue l'un des ensembles sculptés les plus aboutis de la Belle Époque bordelaise. Commandé grâce au legs généreux d'Eugène Larrieu et inauguré en grande pompe le 15 mai 1902, l'ensemble fait dialoguer l'art de la pierre avec l'architecture utilitaire d'un marché de fer et de pierre qui lui sert de toile de fond — un dispositif scénographique rare qui amplifie la mise en valeur des sculptures. Ce qui rend la fontaine Amédée-Larrieu véritablement unique, c'est la densité et la cohérence de son programme iconographique. Chaque face raconte une histoire différente mais complémentaire : la générosité de la vigne et de la mer, deux piliers de l'âme bordelaise. Tritons musculeux, nymphes langoureuses, dauphins bondissants, tortues placides, pampres de vigne et barriques de vin composent un tableau vivant en pierre qui célèbre à la fois le commerce maritime et la gloire viticole de la ville. La face antérieure, la plus spectaculaire, met en scène un coquillage colossal porté par deux tritons et un dauphin, que deux enfants vendangeurs escaladent avec une grâce espiègle, tandis qu'une nymphe couronne l'ensemble dans un envol de drapés. La face arrière, plus intimiste, convoque l'univers du négoce fluvial : un mur-quai avec ses anneaux d'amarrage, une barque chargée de barriques et de balances, une nymphe allongée veillant sur la cargaison — une évocation directe du commerce de la Garonne. Pour le visiteur, la promenade autour de l'ensemble s'apparente à un jeu de découverte : mascarons souffleurs, escargots furtifs, tête d'Océan à la barbe ruisselante surgissent au détour de chaque angle. Les photographes y trouvent une lumière d'or en fin d'après-midi, quand le soleil rasant révèle la profondeur des reliefs. Les amateurs de sculpture Belle Époque, les familles avec enfants attirés par le bestiaire fantaisiste, et les passionnés d'histoire bordelaise y trouveront tous leur compte.
Architecture
L'ensemble architectural et sculptural de la fontaine Amédée-Larrieu s'organise selon un dispositif tripartite adossé au mur d'un marché de pierre et de poutrelles de fer. Cette intégration délibérée au bâti existant constitue l'une des particularités les plus notables du projet : les architectes Bauhain et Barbaud ont conçu non pas une fontaine isolée dans l'espace, mais un programme sculptural en dialogue constant avec son support architectural, jouant sur les contrastes entre la minéralité du marché et l'exubérance baroque des sculptures. Le vocabulaire plastique relève clairement de l'éclectisme de la Belle Époque, teinté d'influences baroques et naturalistes propres à la sculpture académique française de la fin du XIXe siècle. Raoul Verlet déploie ici un répertoire marin et végétal d'une grande richesse : rochers travaillés en grotte artificielle, coquillages monumentaux, motifs de pampres et de grappes de vigne, bestiaire aquatique (tritons, dauphins, tortues, poissons volants, escargots) et figures humaines idéalisées (nymphes, enfants, tête d'Océan). Les matériaux, typiques de la sculpture urbaine de l'époque, sont la pierre calcaire et probablement le bronze ou la fonte pour certains éléments décoratifs. L'iconographie est rigoureusement construite : la face antérieure célèbre la vigne et l'abondance terrestre, la face arrière évoque le commerce fluvial et maritime, tandis que les deux fontaines latérales déclinent des variations sur les thèmes de l'eau et de la mer. Les deux mascarons sommitaux — l'un en forme de coquille à face humaine, l'autre joufflu et soufflant — ajoutent une note fantaisiste et légèrement grotesque qui rappelle les décors de fontaines Renaissance tout en restant ancrée dans le goût naturaliste de 1900.


