Ancienne Manufacture des Tabacs
Majestueuse façade néoclassique signée Bonfin, l'ancienne Manufacture des Tabacs de Bordeaux fut le temple du cigare et l'un des plus grands employeurs féminins de la ville au XIXe siècle.
Histoire
Dressée sur la place Rodesse, l'ancienne Manufacture des Tabacs de Bordeaux est l'un de ces édifices industriels qui, par leur ampleur et leur ambition formelle, transcendent leur fonction première pour accéder au rang de monument. Sa grande façade néoclassique, commandée en 1824 à l'architecte Michel-Jules Bonfin, impose une présence souveraine dans le paysage urbain bordelais : douze travées rythmées, deux niveaux d'élévation, un avant-corps central qui confère à l'ensemble la solennité d'un palais d'État. Ce qui rend cet édifice véritablement singulier, c'est la tension permanente entre la rigueur administrative de son architecture et la vie intense qui l'animait. Pendant près de deux siècles, ses murs ont résonné du labeur de milliers d'ouvrières — les célèbres « cigarières » bordelaises — qui façonnaient à la main les cigares destinés à toute la France. En 1877, on dénombrait pas moins de mille femmes parmi les 1 684 salariés de la manufacture, faisant de ce lieu l'un des premiers grands espaces de travail féminin de la région. La cour intérieure à péristyle est sans doute l'espace le plus éloquent du bâtiment : ses colonnes sobres et son ordonnancement classique évoquent davantage un cloître ou une cour d'honneur que l'antichambre d'une fabrique de tabac. C'est là que se lisait la volonté de l'État napoléonien, puis monarchique, de donner à ses manufactures les apparences de la dignité institutionnelle. Depuis la désaffectation des bâtiments en 1987 et la fermeture définitive de la manufacture, seule la façade Bonfin a été préservée et inscrite au titre des Monuments Historiques en 1990. Le site a connu une reconversion partielle, s'intégrant dans la dynamique de renouvellement urbain qui caractérise Bordeaux depuis les années 2000. Visiter ce vestige, c'est saisir en un regard la mémoire ouvrière d'une grande ville portuaire et l'art de l'architecture industrielle élevée au rang de symbole républicain.
Architecture
L'architecture de l'ancienne Manufacture des Tabacs de Bordeaux s'inscrit dans la tradition néoclassique du premier XIXe siècle, telle qu'elle fut pratiquée par les architectes formés à l'École des Beaux-Arts sous l'Empire et la Restauration. La grande façade élevée par Michel-Jules Bonfin en 1824 en est l'expression la plus accomplie : son ordonnancement sobre et maîtrisé déploie douze travées sur deux niveaux, rythmées par des baies rectangulaires à encadrement saillant qui évitent la monotonie tout en maintenant la dignité institutionnelle voulue. Un avant-corps central, légèrement en saillie, structure la composition et marque l'entrée principale avec une autorité discrète mais réelle. La cour intérieure à péristyle constitue l'autre pièce maîtresse du dispositif architectural. Cet espace couvert de colonnes ordonnées, héritage direct de l'architecture antique et de la tradition des cours d'honneur françaises, organisait la circulation des travailleurs et des matières premières tout en offrant un cadre d'une certaine noblesse à l'activité manufacturière. La surélevation du bâtiment de l'horloge en 1929, réalisée dans un esprit de continuité stylistique, témoigne du soin apporté à la cohérence de l'ensemble au fil des décennies. Les matériaux employés — pierre de taille calcaire caractéristique des constructions bordelaises — s'inscrivent parfaitement dans la tradition architecturale locale, conférant à l'édifice cette teinte blonde et lumineuse propre au patrimoine de la ville.


