
Propriété dite La Saulot
Chef-d'œuvre discret des frères Perret au cœur de la Sologne, La Saulot mêle architecture anglo-normande et audaces modernistes : béton, cuivre repoussé et grès émaillé dans une villa de villégiature d'exception.

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History
Nichée dans les paysages boisés et lacustres de la Sologne, à Salbris, la propriété dite La Saulot constitue l'une des réalisations les plus singulières et les moins connues des frères Perret, ces architectes qui allaient révolutionner l'usage du béton armé en France au cours du XXe siècle. Loin des grands chantiers urbains qui forgeront leur réputation, c'est ici qu'ils livrent, dès 1908, une villa de villégiature d'une rare cohérence, pensée de la toiture au carrelage de salle de bain dans un esprit de totalité artistique. Ce qui rend La Saulot véritablement unique, c'est la tension créatrice qui anime chacun de ses espaces : le dialogue entre tradition et modernité y est permanent, jamais résolu, toujours fécond. La charpente à pans de bois évoque l'Angleterre victorienne, les toitures d'ardoise ancrent l'édifice dans le terroir ligérien, tandis que des structures en béton, audacieuses pour l'époque, affleurent çà et là, annonçant un langage architectural que Perret n'avait pas encore pleinement déployé. L'ensemble forme une villa-ferme, conception rare qui associe sous une même vision esthétique les espaces d'agrément bourgeois et les dépendances agricoles. L'expérience de visite est avant tout intérieure. Les décors conçus par les frères Perret révèlent une sensibilité Art nouveau tardive : l'escalier principal aux volutes végétales, la grande salle à manger dominée par une spectaculaire cheminée à hotte de fer et placage de cuivre repoussé aux motifs sylvestres, la salle de bain du premier étage avec sa piscine de grès émaillé — autant d'espaces qui témoignent d'une époque charnière où les arts décoratifs cherchaient encore leur voie hors du canon classique. Le cadre solognot amplifie le charme de la propriété. Les étangs, les futaies et la lumière particulière de cette région secrète forment un écrin naturel en parfaite résonance avec l'esprit de refuge cultivé que les commanditaires avaient souhaité. La Saulot n'est pas un château à admirer de loin : c'est une demeure à lire de près, à déchiffrer couche après couche, pour comprendre comment deux architectes de génie ont commencé à réinventer le monde habité.
Architecture
La Saulot s'inscrit dans le courant de l'architecture dite anglo-normande, très en faveur dans la France du début du XXe siècle pour les résidences de villégiature. L'édifice adopte une composition pittoresque, fondée sur l'asymétrie des volumes, la diversité des toitures en ardoise aux pentes prononcées et l'emploi de pans de bois structurants qui rythment les façades en alternance avec la brique. Ce vocabulaire emprunté à l'Angleterre édouardienne confère à l'ensemble un caractère chaleureux et domestique, loin de la monumentalité des châteaux classiques. Mais c'est dans le détail des structures et des décors que l'esprit Perret se révèle pleinement. Le béton armé, matériau encore perçu comme industriel et peu noble, est discrètement intégré dans certaines parties de la construction, annonçant les partis pris radicaux que l'architecte adoptera dans ses œuvres de maturité. À l'intérieur, la grande salle à manger est le pièce maîtresse : une monumentale cheminée associe un foyer en brique, une hotte en fer forgé et un manteau en pan de bois de pitchpin orné d'un décor géométrique sobre. Entre ces deux éléments, un placage de cuivre travaillé au repoussé déploie des motifs sylvestres — feuillages, branchages — en parfaite résonance avec le paysage solognot environnant. L'escalier principal, aux ferronneries à motifs végétaux d'inspiration 1900, affirme la parenté du projet avec l'Art nouveau. Enfin, la salle de bain du premier étage, avec sa piscine en grès émaillé, constitue un équipement de confort remarquable pour l'époque, révélateur des ambitions de modernité sanitaire des commanditaires.


